Sociétés de jeux

8 janvier 2013 § Poster un commentaire

Où l’on revient sur la sortie du livre « Jouer. une enquête anthopologique  » de Roberte Hamayon en septembre 2012.

Roberte Hamayon MC © Radio France

Roberte Hamayon MC © Radio France

Que fait-on au juste quand on joue ? Du Cirque romain aux fêtes mongoles, les réponses de Roberte Hamayon

Par ROBERT MAGGIORI
Libération, le 12 septembre 2012

On se demande d’où on la tire, son épingle, quand on la tire du jeu, ce qu’on a exactement quand on a beau jeu ou quand on joue avec le feu, à quel jeu on joue quand on (ne) joue (pas) le jeu. Autour de la notion de jeu, il y a beaucoup de jeu. Et sa polysémie déroute. Mais en général, lorsque les jeux sont faits, on a tort de dire que rien ne va plus. Au contraire : si les jeux sont faits, établis, dotés de règles, il est aisé de dire en quoi ils consistent, et nul ne confond belote et rami, marelle et ballon prisonnier, Space Invaders et Angry Birds, go, Lego, billard, fléchettes et loto…

La difficulté, uniquement technique, apparaîtrait si on voulait en fixer les typologies, infinies : jeux de mots (charades, rébus, cadavres exquis…), jeux de hasard, d’habileté et de prestidigitation, jeux «intellectuels», énigmistiques, mathématiques, cognitifs, jeux de lancers ou de combat, de course, de poursuite, de piste, jeux de coopération… Elle se manifesterait aussi si on tentait de déterminer les valeurs qui sont en jeu. Roger Caillois l’a fait, dans les Jeux et les Hommes (1957). Le jeu relève d’une pratique libre (aucun joueur ne peut être forcé à jouer sans que le jeu ne perde sa nature de plaisant amusement ou divertissement), séparée (circonscrite entre des limites d’espace et de temps préalablement établies), incertaine (ni le déroulement ni le résultat ne peuvent être fixés à l’avance), improductive (elle ne crée ni biens ni richesses, bien qu’elle puisse aboutir à des transferts de richesses), réglée (soumise à des conventions qui suspendent la loi ordinaire) et fictive (accompagnée de la conscience qu’elle n’est pas «pour de vrai» et se déroule dans une «autre réalité» ou l’irréalité).

En ajoutant les principes que Caillois lui attribue (agôn, alea, mimicry, ilinx, compétition, hasard, imitation, vertige), il devient également loisible de soumettre le jeu à une analyse politique, idéologique, sociale, psychologique ou psychanalytique, et d’en dégager le rôle (comme Jean Piaget ou Donald W. Winnicott l’ont fait par exemple pour le développement de l’enfant). Mais est-il possible, au-delà des classifications, des définitions, des modalités, des principes, des fonctions du jeu, de cerner ce que, pour l’homme, «jouer» veut dire ?

Rituels chamaniques. C’est à une telle tentative que se livre Roberte Hamayon dans Jouer. Une approche anthropologique. Directrice d’études émérite à l’Ecole pratique des hautes études, l’anthropologue est spécialiste du chamanisme sibérien et des sociétés de Mongolie et de Bouriatie, dans lesquelles elle a effectué de multiples terrains, entre 1960 et 1991. Or, c’est le décalage entre «notre conception courante du jeu» et ce qu’on met sous ce terme du côté d’Oulan-Bator ou d’Oulan-Oude, sur les rives du lac Baïkal, qui l’a conduite à s’interroger «non sur le ou les jeux mais sur le jouer», autrement dit à «délaisser les événements pour s’interroger sur le processus» et, ainsi, trouver «quelque chose qui justifie de considérer qu’il y a unicité du jouer», au-delà de la «disparité des jeux auxquels il donne lieu». De prime abord, la distance géographique, historique, culturelle, paraît énorme. En Mongolie, «Jeux» est le nom de… la fête nationale, au cours de laquelle se déroulent «les trois « Jeux virils » que sont la lutte, le tir à l’arc et la course à cheval», alors que chez les Bouriates, parmi les «fêtes collectives identitaires», priment les «Jeux de la fiancée», préliminaires obligés des cérémonies nuptiales qu’accompagnaient des rituels chamaniques (supprimés par le régime soviétique).

«Toute la jeunesse rassemblée devant la yourte du père de la jeune fille chante et danse à la manière hatarha, « trotter en sautillant ». Suit un long festin où les convives, une fois rassasiés, se jettent par plaisanterie les uns aux autres des morceaux de viande. Les jeunes gens des deux partis s’opposent collectivement dans des joutes de chants et individuellement à la lutte, avant de retourner danser ensemble hatarha. L’enjeu n’est en principe que la participation à des activités valorisées et le prestige des joueurs mais le dernier mot dans les joutes doit revenir au parti du fiancé, comme le dernier couplet improvisé dans les rondes. Le lendemain, le parti de la fiancée « met à l’épreuve la force du gendre. » C’est lui qui doit gagner, faute de quoi le mariage sera malheureux.» Certaines analogies peuvent dès lors apparaître, avec des rites propitiatoires, des fêtes de «fécondation» agraires, sinon les jeux de l’Antiquité gréco-romaine.

Aussi Roberte Hamayon revient-elle sur les jeux du Cirque à Rome, lesquels «partageaient avec les jeux sibériens d’être une manifestation collective d’importance sociale et politique majeure», et, à partir de là, esquisse une «histoire du jouer en Occident». Celle-ci met en évidence la manière dont les pères de l’Eglise et les autorités chrétiennes proscrivent «les manifestations dédiées aux dieux païens» et mettent au pilori «toutes les formes de jeu, corps à corps ou divertissements», spectacles, danses, festins, sauts… Au XIIIe siècle, pour éviter les courses folles et les mouvements débridés, l’évêque Guillaume Durand «encouragera les processions, genre liturgique où l’on marche juste un pied devant l’autre, sagement». Selon saint Jean Chrysostome, «le monde n’est pas un théâtre fait pour rire. […] Ce n’est pas Dieu qui nous donne l’occasion de jouer, mais le diable».

Ruse. Rien cependant ne parvient à étouffer l’activité ludique. Il faut toutefois procéder avec une grande minutie pour l’isoler. Dès son origine, qui se perd dans le temps, jouer s’est mêlé à la pratique de rituels magiques, représentations symboliques de l’existence de l’homme, qui mettent en scène son destin et les événements de sa vie, naissance, mort, mariage, guerre, chasse, travail, protection… Il «envahira» aussi d’autres activités ou sera «ingéré» par elles, de l’art (ronde, danse) au sport (glissades, patinage), du mime ou du théâtre à la guerre (jouer à se battre… pour de vrai).

En se référant critiquement à l’Homo ludens (1938) de Johan Huizinga, l’ouvrage qui a renouvelé les approches du jeu, Hamayon analyse les principales dimensions de l’«activité» ludique, l’implication du corps et du psychisme, l’imitation, la création du cadre fictionnel, l’interaction, le «privilège de la virilité», la dramatisation, l’indétermination, la stratégie et la ruse, afin de définir un contexte où le message «this is play» serait non équivoque. Ce contexte, en fait, est plutôt une «marge», un écart – qui précise celui dont parlait Huizinga («jouer n’est pas faire au sens courant») : «Ce qui peut caractériser le jouer, c’est plutôt une somme d’écarts successifs finissant par abolir tout lien retraçable avec un quelconque type ordinaire d’action.»

Bref, si souffler n’est pas jouer, jouer est bien souffler sur toutes les définitions de l’agir, et les disperser à l’infini. D’ailleurs, en mongol, jouer (naadah) peut avoir pour sujet le vent ou les étincelles, et a aussi «les sens de frayer pour les poissons et de faire la parade nuptiale pour les oiseaux».

Roberte Hamayon Jouer. Une étude anthropologique La Découverte, 370 pp., 26 €.

A écouter aussi : Le Journal de la philosophie par François Noudelmann sur France-Culture, le 11 septembre 2012.

Et pour aller plus loin : «Jouer, un vrai concept qui méritait d’être étudié»

Les « Tchats » de Libération, 11 septembre 2012.

Roberte Hamayon, auteure de «Jouer, une étude anthropologique» (ed. La découverte) a mené ses recherches de terrain en Mongolie et en Sibérie, un parcours à travers les multiples dimensions du «jouer». Elle a répondu à vos questions.

Léonard. Pourquoi avez-vous choisi la Mongolie et la Sibérie comme terrain de jeu de vos recherches ?

Roberte Hamayon. Mes recherches n’étaient pas forcément un jeu, tout anthropologue doit choisir son terrain, et celui-là était tout à fait inconnu.

Tignous. Avez-vous effectué vos recherches de terrains ailleurs qu’en Mongolie ou en Sibérie ?

R. H. Je suis allée en Mongolie tous les ans à partir de 1967 parce que les relations diplomatiques venaient de s’ouvrir, et j’y suis retournée presque tous les ans, jusqu’en 1991. Je suis aussi allée très souvent chez les Bouriates, qui sont les Mongols de Sibérie méridionale, et les Mongols de Chine qui sont plus nombreux que tous les autres Mongols. Après, ce sont mes étudiants qui y sont allés et qui m’ont rapporté des documents.

Tignous. Et en dehors de ces deux pays ? Avez-vous eu l’occasion d’en observer d’autres ?

R. H. Oui, bien sûr, je suis allée dans d’autres pays d’Asie, au Japon, en Corée, à Taiwan et en Chine, mais de tous, le plus chamanique c’est la Corée. Depuis vingt ans, Les chamans coréens font souvent des tournées à l’étranger pour montrer sur scène leurs rituels.

Abondance. Quel rôle joue le chaman dans les sociétés traditionnelles ? Est-il «le maître du jeu» ?

R. H. D’une certaine façon, oui, dans les sociétés qui vivent seulement de chasse. Dès qu’il y a intégration dans une société qui vit d’autre chose, ce n’est plus le cas. Surtout, dès qu’ils sont acculturés par une société qui les colonise, et qui répand une grande religion, le chaman n’est plus que réparateur. Mais toujours de la bonne façon. Ce qu’il apporte, c’est de la chance.

Aujourd’hui, on peut lui demander aussi bien, si on va chez le coiffeur, qu’une permanente tienne, ou si l’on fait un prêt pour acheter une voiture, que ce prêt se déroule bien, que l’on pourra le rembourser !

Quand dans les stations de métro parisiennes on vous donne des petits cartons de marabouts qui vous promettent de retrouver un amour perdu, c’est un peu le même genre de chose. Le chamanisme, ce sont des pratiques pour avoir de la chance, c’est très ludique. Il s’agit de l’emporter sur quelque chose qu’on ne maîtrise pas, c’est un pari gagnant, une façon d’anticiper positivement l’avenir. C’est pour cela que gagner un match de foot, c’est si important, ça vous remonte le moral.

Jean. Le jeu est-il le seul centre d’intérêt de vos recherches ? Une obsession en quelque sorte…

R. H. Non, je me suis intéressée à d’autres choses, comme la linguitisque, et la grammaire mongole ! J’ai voulu montrer que le fait de jouer pouvait être important et multiple, que c’était un vrai concept qui méritait d’être étudié. La plupart des études sont sur le sport, le théâtre, la pédagogie, j’ai voulu montrer que jouer était un point commun entre tout cela.

Delphine. «Tricher n’est pas jouer», quel sort est réservé aux tricheurs dans les sociétés sibériennes ?

R. H. Merci pour cette question, mais elle est très difficile, on ne peut pas en parler en général. Dans mon livre, j’ai un chapitre sur la ruse, qui essaie de comprendre pourquoi dans la mythologie grecque, le dieu Hermès était à la fois le dieu des échanges, du commerce, et des voleurs. Et pourquoi aussi le fondateur des Jeux olympiques dans la Grèce antique, Pelops, avait triché pour gagner à la course de chars. Il y a une part de ruse qui est acceptable. Quand elle se passe entre des gens de même statut, c’est de bonne guerre. C’est admis, parce que pour bien jouer, il faut aussi un certain sens de la stratégie, mais ça devient de la tricherie quand vous avez une condition hiérarchique supérieure à celle du partenaire.

Florence. On dit que les sports sont des jeux – on parle de Jeux olympiques – à tort ou à raison ?
Tignous. Faites-vous une distinction entre «sport» et «jeu» ?

R. H. C’est Pierre de Coubertin, en 1894, qui a appelé Jeux olympiques les sports, parce que justement il voulait que ce ne soit pas professionnel. Mais, bien évidemment, c’est tout à fait lié. Autrefois, les sports sont devenus célèbres sous le nom de «sport», parce qu’ils étaient interdits sous le nom de «jeu» par l’Eglise chrétienne, pendant deux siècles. Les jeux du cirque romain ont été interdits, et c’est seulement à partir des XVIème et XVIIème siècles que l’on a commencé à orienter une part des jeux vers l’art militaire, et qu’ils sont devenus des sports. Les autres jeux, qui étaient des danses, ont été orientés vers le ballet, le théâtre, la danse, et sont devenus, aujourd’hui, les arts de la performance.

Juliette. Pourquoi l’Eglise catholique méprise-t-elle autant les jeux ?

R. H. Ce n’est pas qu’elle les méprise, elle considère qu’ils ne sont pas compatibles avec une religion où on doit obéir à un dieu tout puissant. Autrefois, on jouait avec des esprits ou des divinités païennes, en espérant bien gagner sur eux. Toutes ces divinités étaient des divinités de la nature, ce qu’on espérait gagner c’était plus de nourriture de leur part.

Marina. Le théâtre serait-il la première expression collective du jeu ?

R. H. Je serais assez tentée de répondre oui, mais tous les rituels sont aussi des expressions collectives du jeu. Dans le théâtre, au départ, il a quelque chose de rituel.

Odile. Comment considérer Carnaval ? Est-il une manifestion du jeu ?

R. H. Oui, très certainement. Le carnaval a été établi en réaction aux interdits de l’Eglise chrétienne. Au Moyen Age, on a compensé les interdits sur les jeux par les carnavals, les fêtes des fous, et beaucoup d’autres manifestations collectives où l’on se déguisait, on imitait les animaux, on faisait des bonds, des sauts, tout ce qui était justement interdit par l’Eglise.

Régis. Vous avez travaillé en Mongolie et en Sibérie sous l’ère soviétique. Collaboriez-vous avec des chercheurs russes ? Comment cela se passait-il sur le terrain ?

R. H. Il y avait des accords tout à fait officiels entre le CNRS et les académies des sciences, soit de Mongolie, soit d’URSS. Selon ces échanges j’étais accueillie par des chercheurs locaux, qui étaient chargés à la fois de me faciliter les choses et de m’encadrer. J’ai eu beaucoup de chance, parce que je suis tombée sur des chercheurs vraiment très coopératifs.

Emmanuel. Que pensez-vous des jeux sérieux comme outils pour apprendre ?

R. H. J’en pense beaucoup de bien. Regardez une petite fille qui joue à la poupée, elle est très sérieuse quand elle la baigne dans un panier percé, et il ne faut surtout pas lui dire que son panier est percé. Il faut se rappeler tout de même que les premiers ordinateurs ont utilisé l’idée de jouer, tout au moins de simuler sur un modèle réduit.

Tignous. Vous utilisez la notion de métaphore. Existe-t-il un lien avec l’ouvrage de Jacques Henriot Sous couleur de jouer. La métaphore ludique (1) ?

R. H. Oui, très bonne question, merci. J’utilise en effet cet ouvrage. Nous lions tous les deux le «jouer» à la métaphore, mais je m’appuie plutôt sur la définition de Lakoff, pour qui «la métaphore permet de penser une chose dans les termes de quelque chose d’autre».

Amandine. Jouer est une affaire sérieuse, qu’en pensez-vous ?

R. H. Oui, tout à fait, c’est une affaire sérieuse, mais qui peut aussi être divertissante. Elle nous surprend, il y a des tas de choses que l’on peut faire en jouant. «Jouer» est très proche de «faire», mais ce n’est pas faire au sens courant, mais quand même ça peut avoir un effet sur la réalité, ce serait-ce qu’en nous entraînant.

Régis. Existait-il des archives russes sur les traditions mongoles et sibériennes ? Si oui, avez-vous pu les consulter facilement ?

R. H. Oh, oui, bien sûr. Il existe sur trois siècles une littérature en russe extrêmement abondante, détaillée, tout à fait remarquable et qui est très sous-exploitée… Pour les jeunes chercheurs qui connaissent le russe, il y a de quoi faire.

Picpic. A quels jeux aimez-vous jouer ?

R. H. J’aime jouer à parler, d’abord, car on ne sait jamais si on joue ou si on plaisante. Et je joue avec mes petits enfants, à quatre pattes sur le tapis !

(1) Sous couleur de jouer. La métaphore ludique, Jacques Henriot, éditions José Corti, 1989.

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