La partie ne compte pas

30 janvier 2013 § Poster un commentaire

Le 21 janvier 2013, le musée de Cluny à Paris accueillait Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française, qui a lu des textes sur le jeu, le hasard et la chance. Très pertinents et souvent drôles, ces écrits devraient ravir les passionnés pour qui engager une partie de jeu est une façon de jouer sa vie ! Un conseil donc, après lecture  de ces extraits, procurez-vous les ouvrages.

Des textes choisis par Isabelle Bardiès-Fronty, commissaire de l’exposition, conservateur en chef au musée de Cluny.

En lien avec l’exposition « Art du jeu, jeu dans l’art – De Babylone à l’Occident médiéval ».

Illustres ou inconnus les joueurs de l’Antiquité et du Moyen Âge ont bien souvent engagé des parties aux enjeux existentiels. Philosophes, poètes et romanciers ont cristallisé la force symbolique d’un mouvement de pion et théorisé le jeu de sorte qu’il devienne une allégorie de notre humanité.

Suétone, Vie des douze Césars, « Auguste » LXXI

Suétone (vers 69-125) a connu une fortune historique considérable dès le Moyen Âge, sa Vie des douze Césars servant par exemple de modèle à Eginhardt pour sa biographie de Charlemagne. Sans avoir le talent littéraire d’un Plutarque ou d’un Tacite, il livra une vision précieuse par le caractère savoureux des anecdotes livrées sur les empereurs, exploitant son statut puisqu’il fut l’archiviste de Trajan et le secrétaire particulier d’Hadrien.

Dans la Vie d’Auguste, il cite une lettre de l’empereur à Tibère relatant une partie de jeu de table pendant les Quinquatries (fêtes consacrées à Minerve). Il cite le jeu de dés dit « coup de Vénus » dans lequel après avoir jeté quatre dés il faut voir quatre chiffres différents apparaître.

J’ai dîné, mon cher Tibère, avec les mêmes personnes ; à ces convives se joignirent Vinicius et Silius le père. Durant le repas, nous avons joué comme des vieillards, soit hier soit aujourd’hui ; on jetait les dés et, chaque fois que l’un d’entre nous amenait le coup du chien ou  le six, il ajoutait aux enjeux un denier par dé, et celui qui faisait le coup de Vénus ramassait tout.

Calpurnius Siculus, Éloge de Pison, 162-208

Poète du Ier siècle de notre ère, originaire de Sicile, Calpurnius Siculus a composé des Bucoliques inspirées de Virgile et est peut-être l’auteur d’un Éloge de Pison que certains attribuent à Pison lui-même. Celui-ci a tenté de renverser Néron lors de ce que Suétone a baptisé la « conjuration de Pison » (65). Trahis avant que de commettre leur assassinat, les conjurés, parmi lesquels Sénèque, périrent.

La partie ici décrite constitue l’une des pages les plus vivantes de la littérature latine sur le jeu, décrivant la bataille miniature à l’œuvre sur un plateau.

Ton armée a mille tactiques de combat : une pièce, en fuyant, s’empare elle-même de son poursuivant; une autre arrive de la lointaine retraite où elle se tenait aux aguets, se jette hardiment dans la bagarre et surprend l’ennemi qui venait en faire sa pâture ; celle-là subit des retards périlleux et, avec l’air d’être bloquée, bloque elle-même deux ennemis ; telle autre vole vers de plus grands desseins : après avoir réussi à enfoncer la ligne adverse, elle attaque brusquement les colonnes, jette bas le retranchement et sème la dévastation sur les remparts fermés. Pendant ce temps, si âpres que soient les combats qui s’engagent contre des soldats coupés des leurs, avec ta phalange au complet, ou même amputée de quelques soldats, c’est toi qui remportes la victoire, et la foule des captifs tinte dans tes deux mains.

Ovide, L’Art d’aimer, livre II, 197-216

Manuel de séduction publié dans l’an un de notre ère, L’Art d’aimer est un grand texte érotique de l’Antiquité. Son auteur, Ovide, appartint au cercle de Mécène, comme Virgile, mais ne connut pas la faveur de ce dernier auprès de l’empereur Auguste. Il a même été proposé que l’exil d’Ovide sur les bords de la mer Noire a été imposé suite à la parution de cet ouvrage.

Dans le livre II, l’auteur file la métaphore ludique pour décrire la partie amoureuse.

Ta maîtresse résiste : eh bien, cède ; c’est en cédant que tu triompheras. Quel que soit le rôle qu’elle t’impose, sois prêt à le remplir. Ce qu’elle blâme, blâme-le ; loue ce qu’elle loue. Ce qu’elle dit, répète-le ; nie ce qu’elle nie. Ris, si elle rit ; pleure, si elle pleure : en un mot, compose ton visage sur le sien. Mais elle veut jouer, et déjà sa main agite les dés d’ivoire : fais exprès de manquer le coup, et passe-lui la main.

Les Mille et Une Nuits, 49e nuit

La 49e des Mille et Une Nuits raconte des parties d’échecs amoureux par cinq fois gagnées par une belle… L’extraordinaire recueil de contes est le fruit de la cristallisation en langue écrite arabe de contes originaires des mondes indiens et persans. Ainsi la poésie emprunta-telle un même chemin que le jeu des échecs.

L’échiquier mis en place, ils entamèrent la partie. Mais Sharr Kan, au lieu de surveiller sa partenaire, n’avait d’yeux que pour elle, au point qu’il en oubliait les règles du jeu, et intervertissait le fou et le cheval.

— Est-ce là ta manière de jouer ? ironisa-t-elle. Tu n’y connais vraiment rien !

— La partie ne compte pas.

Charles d’Orléans, J’ay aux échecs joué devant Amours

L’oeuvre poétique du prince Charles Ier d’Orléans (1394-1465) a été composée pour grande part lors de sa longue captivité en Angleterre. C’est dans ce contexte qu’il composa cette ballade du joueur d’échecs.

Au court jeu de tables jouer / Amour me fait moult longuement

Sébastien Brandt, La Nef des Fous, Les Joueurs (poème 77)

A l’occasion du carnaval de l’an 1494, parut à Bâle une suite de portraits de fous écrite par un Strasbourgeois. Cette Nef des fous connut un immense succès dès sa publication et les impressions s’en multiplièrent, ornées de gravures sur bois à la création desquelles Dürer a peut-être pris part. Des joueurs de trictrac constituent ainsi « le mauvais exemple des parents » du poème 49, quand celui consacré aux excès du jeu montre une table de jeu de dés pour quatre joueurs « toqués ».

Beaucoup sont si toqués / de jeu qu’ils en oublient / les autres distractions, / mais ne mesurent guère / les pertes qui suivront.

Les Quatre fils d’Aymon, ou Renaud de Montauban, ouverture

La chanson de geste Renaud de Montauban relate les aventures des quatre fils Aymon de Dordogne, parmi lesquels Renaud qui, dans le cadre d’un tournoi de jeu tournant mal, assassine un neveu de Charlemagne, Bertolai.

Cette partie d’échecs dégénérant a des conséquences décisives pour la suite du cycle faite de batailles… Le ou les auteurs de Renaud de Montauban ont ainsi posé sur l’échiquier les enjeux de leur narration.

Mais après la joie, vont venir le deuil et la colère.

Au nombre des joueurs d’échecs, Renaud et Bertolai, le neveu du roi, installés à une table de marbre gravé, ne sont pas en reste. Or voici que la partie tourne mal : Bertolai s’emporte et, perdant son sang-froid, traite Renaud de menteur et de scélérat, il le frappe au visage, faisant couler son sang. A cette vue, Renaud ne se connaît plus…

Jacques de Cessoles, Le Livre des mœurs des hommes et des devoirs des nobles, au travers du jeu d’échecs

Le Liber de moribus hominum… fut rédigé vers 1270 par Jacques de Cessoles, prêtre dominicain italien originaire d’Asti. Il consiste en une répartition de la société par catégories répondant aux figures des échecs. Quand roi et reine illustrent leurs états, le fou est incarné par l’évêque, le cavalier par l’ordre des chevaliers, la tour par les vicaires et légats du roi et les huit pions (paons) représentent des allégories de corps de métiers (laboureurs, forgerons et charpentiers, tailleurs et drapiers, marchands et changeurs, apothicaires et chirurgiens, taverniers, gardiens de cités et messagers). Jehan de Vignay, originaire de Bayeux, fut traducteur pour Philippe VI de Valois et Jeanne de Bourgogne et livra vers 1330, sous la commande du futur roi Jean II Le Bon, une traduction de l’ouvrage qui connut un immense succès aux XIVe et XVe siècles.

Ayant été prié par des frères de l’Ordre, ainsi que par divers séculiers, de transcrire l’amusant jeu des échecs, qui contient un enseignement remarquable quant à la conduite des mœurs ainsi que celle de la guerre, je réalise leur désir. Il est vrai que j’en avais prêché au préalable le contenu au peuple, et cela avait plu à moult gentilshommes.

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