Les règles de jeu #2

26 juillet 2013 § Poster un commentaire

2/4

Par Corinne Dominguez, doctorante en psycholinguistique à l’université de Toulouse le Mirail, formatrice.

Extraits de l’intervention à l’université d’été des ludothécaires 2005.

… suite du billet précédent :

"Bonanza", Uwe Rosenberg (Ed. France : Gigamic)

« Bonanza », Uwe Rosenberg, 2003 (éditeur France : Gigamic).

De l’expert au novice, une communication pas si simple

La règle de jeu s’inscrit dans une situation de communication caractérisée par le décalage qui existe entre celui qui produit le texte et celui qui le reçoit.

Du côté de l’émetteur, la connaissance du jeu étant acquise et le but du texte étant de la transmettre, la difficulté de la rédaction de la règle de jeu réside dans le fait de sélectionner les informations pertinentes pour jouer (il s’agit d’en dire assez et pas trop), et de choisir le mode d’organisation des informations le plus efficace pour l’explication. Or, il est difficile pour un expert de se mettre à la portée d’un novice. Du côté du récepteur, la fonction de la lecture d’une règle de jeu est de permettre l’accès au jeu. Le but affiché de la lecture d’une règle de jeu est donc la prise d’informations nécessaires et suffisantes pour pouvoir jouer à un jeu jusqu’alors inconnu. Cependant, comme nous le verrons plus tard, les attitudes dérogeant à ce but ne sont pas rares… ce qui ajoute aux difficultés de compréhension.

Il paraît relativement évident qu’il ne suffit pas de savoir lire pour comprendre une règle de jeu. Il faut aussi développer la bonne stratégie de lecture, c’est-à-dire qu’il faut adapter sa manière de lire à ses intentions et à la fonction du texte. Cette nécessité est renforcée par le grand nombre d’informations à assimiler, et par les capacités limitées de la mémoire. Plusieurs parcours de texte peuvent être signalés, de la lecture pas à pas à la lecture en bloc, avec retour sur les différentes parties du texte. Les enfants, par exemple, lisent le texte en entier, et arrivés à la fin concluent « je n’ai rien compris ». Ils n’ont pas toujours l’idée de revenir sur les parties qui posent problème ou qui sont trop longues pour être gardées en mémoire. De fait, ils appliquent le même mode de lecture que pour un texte narratif. Sachant qu’une règle de jeu n’est pas lue pour s’en rappeler, mais pour jouer, et que, contrairement au texte narratif, tous les détails sont importants, leur type de lecture n’est pas pertinent. Les capacités de mise en mémoire étant limitées, il est très difficile de retenir tous les détails d’une règle de jeu et ce, d’autant plus qu’on n’a pas l’habitude de jouer.

La règle de jeu : un texte difficile à comprendre

De nombreux travaux ont montré que l’idée que l’on se fait d’un texte avant sa lecture influe sur la lecture qu’on en fait. Pour les règles de jeux, j’ai pu noter deux types de représentations desservant le but affiché : comprendre la règle de jeu.

Le joueur découvrant dans le texte une ressemblance avec une autre règle de jeu essaie d’y rattacher tous les éléments qui lui posent problème. Il possède un schéma mental de fonctionnement de jeu qui semble s’appliquer au jeu nouveau, et il interprète la nouvelle règle de jeu selon cette « grille de lecture », issue de sa base de connaissances. Il exploite abusivement l’analogie et créé une interprétation de la règle de jeu qui lui est propre. En conséquence, il perd de vue les spécificités de la nouvelle règle de jeu, qui peuvent constituer l’intérêt du jeu, en contournant les difficultés qui l’entravaient dans l’accès au jeu. Le Yoté est un bon exemple pour illustrer ce point. Ce jeu, qui matériellement ressemble au jeu de dames (deux types de pions, un damier), s’en approche également par ses règles : il s’agit pour chacun de capturer les pions de son adversaire, celui en ayant le plus étant déclaré vainqueur. A la différence des Dames, on ne mange qu’un pion par tour, mais pour celui-là on a le droit d’en capturer un deuxième sur le plateau, au choix. Cette spécificité du Yoté est cependant omise par la plupart des joueurs qui, à la lecture de la règle, retiennent les éléments d’analogie avec les Dames, remarquant parfois certaines différences « par défaut » (actions ayant cours aux Dames mais pas au Yoté), mais jamais cette différence-là (action ayant cours au Yoté mais pas aux Dames). Cela signifie que le modèle par rapport auquel le nouveau jeu est compris devient le référent de la règle de ce nouveau jeu, jusqu’à s’y substituer.

Mais la lecture peut également être qualifiée de superficielle lorsque le joueur, empressé de jouer, arrête son interprétation du texte de la règle de jeu dès qu’il parvient à un ensemble cohérent d’explications qui lui permettent de jouer, sans vérifier au-delà sa compréhension. Il décrète alors acquise la règle de jeu et ne retourne pas au texte. Ainsi, j’ai pu constater chez différents joueurs, pourtant expérimentés, des manières différentes de jouer à Bohnanza. Chacun en avait lu la règle, y avait joué, avait apprécié et en était resté là. Le jour où ces différents joueurs se rencontrèrent et partagèrent un Bohnanza, la partie fut surtout consacrée… à la relecture de la règle !

Joueurs expérimentés et novices face à la règle

On peut raisonnablement penser que l’effort à consentir pour comprendre la règle est d’autant plus difficile à fournir qu’il s’inscrit dans une activité plaisir, ce qui est recherché étant le plaisir du jeu. Ceci peut expliquer la tendance de certains à ne pas chercher à comprendre et à demander l’explication aux « spécialistes ».

De nombreux travaux ont abordé la question du rôle de l’expérience dans le domaine. Dans la lecture d’un texte, la connaissance du domaine auquel se rattache le texte est un facteur de facilitation de sa compréhension. Les joueurs ayant une grande expérience du jeu bénéficient donc de cet atout pour comprendre les règles de jeux. Les joueurs expérimentés possèdent en effet une sorte de modèle mental de l’explication des règles de jeux, auquel ils peuvent se référer au cours de la lecture de ces textes. Face à un texte mal rédigé, ils rangent dans « leurs petits casiers » l’information de la règle « douloureuse », en restaurant le texte à proprement parler, ce que ne peuvent pas faire des joueurs novices, incapables de donner une cohérence à un ensemble cacophonique qui les submergera. Ainsi, les joueurs expérimentés peuvent automatiser le traitement de certains éléments de la règle du jeu (après avoir identifié le mécanisme du jeu, ils le rattachent au type de jeu concerné). Ils mobilisent ainsi leurs ressources cognitives sur les points spécifiques du jeu en question, alors que les joueurs novices doivent être attentifs à l’ensemble du texte. Au final, les joueurs expérimentés ont moins d’efforts à fournir pour comprendre la règle de jeu que les joueurs novices. La question de la qualité des textes n’a donc pas la même conséquence selon le public des lecteurs/joueurs.

A suivre…

Tagué :, ,

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Qu’est-ce que ceci ?

Vous lisez actuellement Les règles de jeu #2 à Le Ludo Blog.

Méta

%d blogueurs aiment cette page :