Jeu et philosophie #1

2 septembre 2013 § Poster un commentaire

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NOUVELLE ERE DE JEU OU JEU DE DUPES ?

extraits de l’intervention de Colas Duflo, université d’été des ludothécaires 1998

Colas Duflo, professeur à l’Université de Picardie Jules Verne, est spécialiste de la littérature et de la philosophie françaises du XVIIIe siècle. Il est l’auteur de le jeu de Pascal à Schiller et Jouer et philosopher.

" Jeux d'enfants " (1560) de Pieter Bruegel l'Ancien (1525-1569). Kunsthistorisches Museum Wien - Vienne.

 » Jeux d’enfants  » (1560) de Pieter Bruegel l’Ancien (1525-1569). Kunsthistorisches Museum Wien – Vienne.

Le mot d’ordre que Socrate avait pris pour Maxime et qui était inscrit au fronton du temple de Delphes était « Connais-toi toi même ». On peut l’interpréter de diverses façons, mais au minimum, il veut dire « essaie de comprendre ce que tu es, ce que tu fais, ce que tu penses ». On peut envisager deux façons de procéder : soit par une analyse directe des pratiques, soit de façon plus indirecte par une analyse de l’histoire de nos idées. La 2ème démarche (comprendre l’histoire de nos idées) est très souvent nécessaire pour accomplir la première : analyser directement ce que nous pensons. Pour ce faire, il faut analyser l’histoire des concepts, des notions avec lesquelles nous pensons, notre bagage culturel, reçu de façon inconsciente la plupart du temps. Nous nous posons des questions qui sont souvent produites par une tradition culturelle qu’il faut essayer de retracer si on veut comprendre pourquoi nous nous posons de telles questions.

Donc, pour ne pas rester naïfs, il faut essayer de faire d’abord un travail d’historien des concepts et ensuite un travail d’analyse des pratiques. J’ai essayé de faire cela à propos du jeu dans les deux livres que j’ai écrit sur ce sujet, qui me valent l’honneur d’être invité ici et que je vais présenter.

La révolution conceptuelle à propos du jeu

Le thème du jeu n’est pas très étudié en philosophie mais tout le monde admet maintenant que c’est un objet digne de l’attention des philosophes. Il n’en a pas toujours été ainsi. Les quelques textes de l’Antiquité ou du Moyen Age qui parlent du jeu (une dizaine de pages d’Aristote, un chapitre de la somme théologique de Saint-Thomas d’Aquin) s’y arrêtent pour éviter de le confondre avec autre chose. Le jeu est laissé aux mineurs ; il concerne les enfants et les gens qui ont l’âme assez peu élevée dans la hiérarchie des âmes (qui ne sont pas capables d’aller jusqu’à la théorie). A cette époque, le jeu n’est donc pas digne de l’attention du sage.

Actuellement, tout le monde considère que le jeu est quelque chose de sérieux. Il y a donc eu une émulation de la société par rapport au jeu. J’ai essayé de comprendre cette mutation, en analysant l’histoire de la notion de jeu. Cette mutation a eu lieu au 17ème et 18ème siècles. Tout commence à changer dès la fin du 16ème siècle de façon très indirecte quand les mathématiciens ont considéré les jeux de hasard comme des objets intéressant. Ils deviendront au 17ème siècle une branche importante des mathématiques : le calcul des probabilités. Cette matière est née du jeu puisqu’elle cherchait à répondre aux questions du type : comment dans une partie de dés prévue en dix coups mais arrêtée au 5ème, répartir l’argent qui reste en fonction des chances de gagner de chacun ? Le fait que les mathématiques, la branche modèle du savoir, s’intéressent au jeu fait entrer le jeu dans la sphère des objets dignes d’intérêt. La mutation s’achève avec Schiller à la fin du 18ème siècle dans les Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme dans lesquelles il donne au concept de tendance au jeu une dimension paradigmatique. Le jeu est un modèle qui permet de penser toute l’humanité. Son idée s’exprime dans la phrase la plus célèbre du texte : « l’homme ne joue que là où dans la pleine acception de ce terme, il est homme et il n’est tout à fait homme que là où il joue ». Elle exprime l’idée que seul l’homme est capable de jouer et que le jeu révèle l’humanité elle-même.

A partir de là, on ne joue plus par défaut, parce qu’on est un enfant incapable de s’élever à des activités plus consistantes ou parce qu’on est une âme faible incapable de s’élever jusqu’à la théorie, activité du savant, mais on joue de façon essentiellement liée à notre humanité.

A suivre…

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