Jeu et philosophie #3

4 septembre 2013 § Poster un commentaire

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extraits de l’intervention de Colas Duflo, université d’été des ludothécaires 1998

Colas Duflo, professeur à l’Université de Picardie Jules Verne, est spécialiste de la littérature et de la philosophie françaises du XVIIIe siècle. Il est l’auteur de le jeu de Pascal à Schiller et Jouer et philosopher.

… suite du billet précédent :

Une définition philosophique du jeu

« Joueurs d'échecs », vitrail provenant de l'hôtel de la Bessée à Villefranche-sur-Saône, 1430-1440.

« Joueurs d’échecs », vitrail provenant de l’hôtel de la Bessée à Villefranche-sur-Saône, 1430-1440.

« Les joueurs d’échecs », (1863) de Honoré Daumier (1808-1879). Petit-Palais, Paris.

« Les joueurs d’échecs », (1863) de Honoré Daumier (1808-1879). Petit-Palais, Paris.

 « Pianiste et joueurs d’échecs » (1924), par Henri Matisse (1869-1954). National Gallery Washington.

« Pianiste et joueurs d’échecs » (1924), par Henri Matisse (1869-1954). National Gallery Washington.

« Le joueur d’échecs », par Miloud-Boukerche (1917-1979).

« Le joueur d’échecs », par Miloud-Boukerche (1917-1979).

 « Les joueurs d'échecs » par Gilbert Duclos, New York, 1982.

« Les joueurs d’échecs » par Gilbert Duclos, New York, 1982.

« Joueur d’échecs », extrait de «  Raymond Calbuth », Didier Tronchet (1988).

« Joueur d’échecs », extrait de « Raymond Calbuth », Didier Tronchet (1988).

"Le Joueur d'échecs" ("Geri's game", 1997), Jan Pikava (Pixar).

« Le Joueur d’échecs » (« Geri’s game », 1997), Jan Pikava (Pixar).

Il existe un certain nombre d’analyses philosophiques du jeu, chez des auteurs bien connus (Huizingua, Jacques Henriot, Roger Caillois, etc.). On y trouve une volonté de faire du jeu un paradigme, un modèle pour penser toute la société, tout le réel, tout l’être. Mon objectif au contraire, est de comprendre ce qu’est un jeu et ce que nous faisons lorsque nous jouons à la belote, au ballon, aux échecs, à la roulette, etc.

Or, pour rendre compte de ce qu’est le jeu, il fallait d’abord construire une définition, qui ne soit pas une addition de propriétés mais qui permette de montrer comment toutes ces propriétés se déduisent du concept de jeu ainsi mis au jour. En effet, on peut dire que les propriétés étaient déjà bien cernées dans les différents ouvrages consacrés au jeu dans cette deuxième moitié du 20ème siècle. Mais toutes ces propriétés (la règle, la liberté, la fermeture, le plaisir, etc.) étaient simplement additionnées, sans qu’on comprenne comment elles pouvaient aller ensemble. Or, aucune d’elle prise séparément n’est spécifique au jeu. Il fallait donc montrer le point central où se laisse déchiffrer la spécificité du jeu dont peuvent se déduire les différentes propriétés dans leur spécificité ludique. D’où la définition du jeu que j’ai proposée dans « Jouer et philosopher » : le jeu est l’invention d’une liberté par et dans une légalité. Ce qui est spécifique au jeu, c’est cette liberté produite par une légalité particulière, les règles du jeu, qui la produit comme une liberté déjà réglée. Pour qu’il n’y ait pas de confusion entre le concept métaphysique de liberté et cette liberté ludique spécifique, on a forgé pour désigner celle-ci le néologisme « légaliberté ».

Prenons un exemple

Soit un individu quelconque –M. Untel- cadre dans une grande ville. Pour garder la forme, M. Untel veut faire « du sport ». Il va donc se rendre dans une boîte à cadres prévue à cet effet, où un choix va lui être proposé pour meubler l’heure qu’il a prévu de consacrer à cette fin. Mettons qu’il pourra faire de la musculation ou du squash. Tout le monde accorde que, dans les deux cas, il s’agit de sport, mais que le choix de M. Untel va le porter soit vers une activité qui n’est pas un jeu et que personne ne considère comme telle, soit vers une activité qui est un jeu.

De cet accord général témoigne bien le fait que l’usage ordinaire du langage nous faire dire que « M. Untel joue à la musculation ». Que pouvons-nous tirer de cet exemple ? Que pouvons-nous apprendre de ce que tout le monde sait sans toujours en tirer toutes les conséquences ?

D’abord que jeux et sports sont deux ensembles présentant une surface d’intersection, mais qui ne se recouvrent pas totalement. De nombreux jeux ne sont pas des sports (la bataille navale, la roulette, etc.), certains sports ne sont pas des jeux, comme ici la musculation, et certains sports sont aussi des jeux. Maintenant, quand disons-nous d’un sport qu’il est aussi un jeu ? L’exemple ci-dessus nous aide à le comprendre. Dans le cas de la musculation, l’activité existe avant la salle de musculation. Ses diverses installations sont inventées pour faciliter et rendre plus efficace une activité qui leur préexiste, et qui pourrait se pratiquer ailleurs et autrement. Il y a là un sport qui n’est pas un jeu. Dans le cas du squash, ce qui se passe est complètement différent. Si on ne peut pas pratiquer le squash chez soi, ce n’est pas parce que c’est trop petit ou parce que cela fait trop de bruit. On ne peut pratiquer le squash que dans une salle qui correspond à la définition de la surface de jeu, telle qu’elle est donnée par les règles du jeu. C’est la règle qui, définissant l’espace de jeu, définit les règles qui vont permettre de construire des salles de squash, dans lesquelles M. Untel pourra jouer au squash. De même le temps de la partie est produit par la règle, qui définit le nombre de points à atteindre, et non par la durée de l’heure creuse de M. Untel. De même, et pour les mêmes raisons, la règle définit les conditions de possibilité du fait même de jouer au squash (sinon, ce serait un autre jeu), du fait même d’être joueur de squash. Il y a eu des gens musclés avant les salles de musculation. Il ne pouvait par contre y avoir aucun joueur de squash avant les règles du squash. Nous comprenons maintenant la différence que l’usage commun du langage soulignait déjà : même s’il y a sport dans les deux cas, il n’y a jeu que lorsque la règle préexiste à l’activité et la rend possible.

On peut montrer qu’il suffit pour s’en rendre compte de penser que la liberté du joueur d’échecs, qui est toujours libre de faire ceci ou cela (roquer ou non, bouger la tour ou le cavalier), dans la forme prescrite par la règle, n’’ pas de sens avant la règle elle-même. C’est la règle des échecs qui produit le joueur d’échec comme tel. De même pour la boxe : la différence entre la boxe et le combat de rue ne tient pas tant dans l’emploi des gants que dans le fait que les boxeurs, la situation, le temps et la forme de la rencontre sont produits par la légalité ludique qui définit la boxe possible. La règle préexiste à l’activité.

A suivre…

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