Jeu et philosophie #4

5 septembre 2013 § Poster un commentaire

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extraits de l’intervention de Colas Duflo, université d’été des ludothécaires 1998

Colas Duflo, professeur à l’Université de Picardie Jules Verne, est spécialiste de la littérature et de la philosophie françaises du XVIIIe siècle. Il est l’auteur de le jeu de Pascal à Schiller et Jouer et philosopher.

… suite du billet précédent :

Le jeu et la règle

 « Les joueurs de football » (1908), par   Henri Rousseau (1844-1910), Solomon R. Guggenheim Museum, New York

« Les joueurs de football » (1908), par Henri Rousseau (1844-1910), Solomon R. Guggenheim Museum, New York

 Je suis parti d’une interrogation sur les conditions de possibilités du jeu à une investigation des conditions dans lesquelles le jeu s’exerce. J’ai étudié plusieurs points :

Le fonctionnement des jeux comme structures productrices.

Les théories économico-mathématiques qui n’étudient pas des jeux réels permettent de comprendre comment une règle est une structure productrice car elle définit un arbre d’actions possibles.

La question de la compétence

Que doit-être un individu pour être capable de jouer ? Les théories linguistiques en se référant souvent au jeu permettent d’envisager la compétence du joueur, c’est-à-dire tout ce par quoi il est capable d’intégrer des règles.

Le mode de pensées ludique

Une fois les règles du jeu intégrées (stade primordial, sans lequel le jeu n’est pas possible) comment les faisons-nous fonctionner ? J’ai essayé d’analyser le jeu comme une appréciation de tendance. Cela m’a amené à réinterpréter le jeu dans les catégories de la philosophie classique sous le thème de la prudence.

La conduite ludique s’avère être un type particulier de conduite prudentielle dans ces structures à produire du risque que sont les jeux. Ce sont les règles qui produisent des espaces d’indétermination puisqu’un jeu terminé est fini.

Les caractéristiques du jeu

J’ai montré comment elles se déduisent de l adéfinition que j’ai donnée et comment elles acquièrent par là leur spécificité ludique. Une caractéristique très remarquée est le fait que le jeu soit une clôture. En effet, l’espace et le temps du jeu sont toujours fermés et formés par les règles qui le définissent. Le jeu est un espace relationnel et séquentiel. On retrouve cette idée dans la littérature consacrée au jeu (Le joueur de Dostoievsky, le joueur d’échec de Stéphan Sweig, W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec). Par exemple, ce qui fait la différence entre un terrain de foot et un pré à vache n’est pas tant la qualité de l’herbe. Le terrain de foot est produit par la règle qui en définit les limites mais aussi les relations dans cet espace. La règle définit ce terrain comme un espace qualitatif, elle définit une surface de réparation, des lignes de touche, le terrain des deux équipes. Ces espaces ne sont plus neutres mais entièrement qualifiés comme relations (le terrain adverse n’’ de sens que dans la relation d’adversité). La règle du hors jeu montre bien qu’il est question des relations entre joueurs dans l’espace occupé. De même, le temps de la partie est un temps séquentiel qui acquiert des qualités : le temps d’ouverture (observation ou intimidation), la fin de partie, etc.

La règle fondatrice produit la clôture ludique qui définit un temps et un espace clos, à l’intérieur de la vie courante. Le jeu peut donc s’analyser comme créant un espace et un temps propre, un monde à part. C’est sans doute ce qui nous fascine dans le jeu.

Le contrat ludique

J’ai analysé ce geste tacite ou explicite par lequel les participants entrent dans le jeu. Dans un tournoi, le fait de participer implique la connaissance et l’acceptation du règlement : le contrat est explicite. Mais dans la plupart des jeux d’enfants, le contrat est tacite car ce que l’on a le droit de faire peut se négocier en cours de période. Ce contrat ludique prend tout son sens dans les jeux de concurrence et de conflit, il entraîne des relations particulières entre les joueurs.

Le plaisir ludique

Spinoza met en évidence la notion de « conatus » qui représente la volonté d’un être de persévérer dans son être, sa puissance d’agir. Dans le jeu, cette puissance est produite par la règle et peut servir à analyser ce qu’il y a de spécifique dans le plaisir ludique. A la roulette, la puissance d’agir se matérialise par le nombre de plaquettes possédées qui représentent la marge de manœuvre du joueur, le but du jeu étant d’augmenter sa puissance d’agir. Dans la plupart des jeux, il y a cette notion de puissance d’agir. Dans une partie on dira « je suis bien là » pour signifier que l’on a une puissance d’agir importante ou au contraire « je ne pouvais rien faire » quand l’adversaire est suffisamment puissant pour développer sa puissance d’agir : l’un ne peut persévérer dans son être qu’en réduisant l’être de l’autre. Au contraire, les jeux de collaboration font durer les puissances d’agir des uns et des autres.

C’est ce que j’ai essayé d’appliquer à la notion de plaisir ludique. En quoi le plaisir du jeu est-il spécifique ? Le jeu est une somme de plaisirs mais dans tous les cas, il y a un plaisir spécifique qui donne toute sa tonalité au jeu, qui est la joie propre du jeu.

La légalité ludique produit donc un « conatus » artificiel, qui conduit le joueur à persévérer dans son être et à augmenter sa puissance d’agir et son plaisir ludique.

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